Manuscrit de Stendhal, extrait de son autobiographie, Vie d'Henry Brulard.
Présentation de l'auteur, de l'oeuvre:
Vie de Henry Brulard est une oeuvre autobiographique écrite Par Stendhal entre 1835 et 1836. Toutefois, elle ne fut publiée qu’en 1890. Le titre fait allusion au vrai nom de Stendhal: Henri Beyle. Mais par refus du nom paternel, il adopta celui de Brulard.
Stendhal est un écrivain Français du Romantisme, né en 1783 et mort en 1842. C'était le grand admirateur de Napoléon Ier. Cet auteur était aussi un passionné de musique italienne. Il était réputé pour la finesse d'analyse des sentiments de ses personnages. On peut remarquer que tous ces romans évoquent une constante recherche du bonheur.
Ses deux principaux ouvrages:
- Le Rouge et le noir (1830): Second roman de Stendhal. Personnage principal: Julien Sorel, fils de charpentier, hanté par le mythe napoléonien, espère satisfaire sa soif d'ambition par une carrière ecclésiastique. Mais c'est dans l'amour qu'il va trouver la voie de sa réussite sociale. Sa raison l'emporte sur ces calculs et se dévoile alors le sens de la vie. Ce roman reste une oeuvre phare du romantisme français et un exemple de la recherche du bonheur.
- La Chartreuse de Parme (1839): C'est un roman de formation, autrement dit ce livre nous fait assister à l'évolution d'un personnage qui, au gré d'aventures diverses au cours desquelles il se cherche, finit par se trouver et se constitue sous nos yeux en tant que héros.
Ses oeuvres un peu moins connues du public:
- Armance: 1er roman de Stendhal dans lequel il relate l'echec de la relation amoureuse entre Octave et Armance. Cette oeuvre est la conséquence et le symbole de la médiocrité de la France et de la Restauration.
- Lamiel et Lucien Leuwen: Deux romans inachevés qui parurent bien après sa mort, d'abord par fragments puis dans leur forme définitive entre 1927 et 1929.
Plan de commentaire:
I) La divagation de l'écriture
1) la typographie du texte
2) les différentes difficultés
II) La relation avec le lecteur
1) la présence du lecteur
2) un rôle original: celui de témoin
Introduction -> Rappel historique et culturel sur le Romantisme: Premières manifestations en Allemagne à la fin du XVIII ème siècle, il apparait en France au tout début du XIX ème siècle, notamment grâce à Rousseau et ses rêveries ainsi que Châteaubriand avec Renée ou les Mémoires d'Outre tombe. Ces auteurs mettent en avant des thèmes comme la nature et font preuvent d'originalité dans leurs ouvrages -> période ou l'on fait ressortir ses sentiments.
Dans cet extrait, l'auteur attire l'attention du lecteur sur un récit qui risque d'être délirant. Ainsi, le narrateur se situe dans un temps, le présent de l'écriture, pour apporter sous une forme qu'il présente lui-même comme divagante, un moment exessivement heureux vécu dans le passé. La relation entre le bonheur intense et la divagation de l'écriture semble être d'une cause (l'intensité du bonheur) à effet (la divagation). La reprise sous une forme narrative d'un épisode éloigné dans le temps est présenté d'emblée comme hors-norme avec le caractère hyperbolique du bonheur évoqué. La relation au lecteur est elle aussi particulière puisqu'il est témoin de cette écriture divagante.
I) La divagation de l'écriture
1) la typographie du texte:
- L'expression métaphorique "Battre la campagne", utilisée dès le début du passage, est associé au verbe "parler". Il est donc question d'une parole divagante, sans ordre, à l'image de la folie qu'elle évoque et qu'elle cherche à retranscrire.
- Dans la disposition typographique du texte, des phrases séparées par des alinéas (24 alinéas pour seulement 60 lignes!) va créer un effet de morcellement et de discontinuité.
- Le texte semble énumérer de petites remarques en constantes ruptures, celles-ci étant soulignées par la ponctuation (exclamations aux lignes 17 et 26, intérrogations aux lignes 11, 29, 38, 39, 40 et 42). On peut aussi remarquer l'absence de mots de liaison/de connecteurs logiques. On a des affirmations, des négations, des injonctions, des excuses, des prières au lecteur: tout cela se succède sans autre lien exepté l'idée de la folie amoureuse, du bonheur extrème et de la difficulté même de le dire.
- Il y a une insistance de l'auteur lui même sur l'imposibilité de faire un récit qui relève de la raison. Ce qui nous le prouve est l'adjectif de la ligne 10 "raisonnable", employé trois fois dans des formulations soulignant que la raison est vaincue par la passion, par l'excès de bonheur avec laquelle elle est incompatible. En effet, Stendhal part du principe que si l'on aime passionnément, on est impossible de le retranscrire.
- Les verbes de paroles sont utilisés de façon négative: exemples "Je ne peux pas dire" ligne 33, "Je ne puis écrire" ligne 36, "Je ne puis continuer" ligne 43, "ma main ne peut plus écrire" ligne 45 et "Je ne puis raconter" ligne 60 -> tous ces éléments illustrent donc la divagation.
2) les différentes difficultés:
- Les difficultés évoquées, qui convergent toutes vers l'impossibilité de raconter ou de peindre, viennent du caractère fou de la passion éprouvée, de son aspect si exceptionnel qu'il risque de toucher à l'absurdité, et de l'impossibilité de mettre dans des mots ce qui touche à la passion et échappe à la raison.
- En effet, il est très difficile de faire exister une telle émotion 36 ans après, et utopiste de vouloir l'exprimer.
II) La relation avec le lecteur
1) la présence du lecteur dans le texte:
- Le lecteur est présent dans le texte à plusieurs reprises: ligne 15 avec "O lecteur bénévole", ligne 23 avec "excusez du peu", ligne 40 avec "le lecteur n'a t-il jamais été amoureux fou?" et ligne 57 avec "O lecteur froid".
- Le mot de "lecteur" est caractérisé deux fois par des adjectifs différents: le premier, "bénévole", renvoie à une attitude d'écoute bienvellante, et le second, "froid", suppose un récepteur du message peu atteint par l'émotion du narrateur qui lui est passionné. Il s'adresse donc comme si il était la à l'instant précis ou il écrit. Il ressort de ces différentes marques de la présence du lecteur que le narrateur s'adresse à lui comme s'il était immédiatement présent, rétissant ou disponible, et donc qu'il est considéré comme le destinataire prévilégié du récit. L
- La présence du lecteur, souligné par les diverses interpéllations du narrateur traduit les difficultés de celui qui parle. Il est probable que Stendhal ne s'interessait pas à son lecteur, si ce qu'il écrivait lui paressait compréhensible et accessible.
- Le souci de la manière dont sera lu le passage montre ainsi la lucidité du narrateur, tout à fait conscient de s'être mis dans une situation qu'il ne maitrise pas, en prenant les devants pour avertir son lecteur de ce qu'il l'attend, à savoir le récit d'un épisode qui ne peut pas être raconté.
2) Un rôle original, celui de témoin:
- Témoin d'une incapacité de "dire", le lecteur est en quelquesorte invité à partager, à comprendre les difficultés du narrateur. Le lecteur n'apprend donc rien de ce qui s'est passé, ou si peu.
- L'extrait dont il est question ici est quasiment la fin de l'oeuvre de Stendhal, de sorte que le bonheur évoqué n'est pas raconté.
Conclusion: Le titre, qui indique que l'oeuvre est un récit de vie, avec le nom d'un personnage que le lecteur ne connait pas et qu'il n'assimile pas à priori à Stendhal, oriente vers l'idée qu'il peut s'agir d'un biographie réelle ou d'une oeuvre de fiction romanesque racontant une vie.
- La lecture d'un passage précis fait découvrir que le texte est écrit à la première personne du singulier. Celui qui parle est alors assimilé à Henry Brulard. L'oeuvre est identifiée comme un récit de vie autobiographique fictive puisque le signataire est Stendhal, et non Henry Brulard.
Ouverture: Comment établir alors la confusion d'identité entre Henry Brulard et Stendhal?
- le paratexte
- des recherches sur l'auteur
- chercher si il y a des rapprochements possibles entre Henry Brulard et Stendhal.
-> Par le biais de cette oeuvre, Stendhal met l'accent sur les limites de l'écriture autobiographique. Il reprend alors à son compte les remarques faites par Rousseau dans Le Manuscrit de Neuchâtel, à savoir la nécessité d'un langage nouveau pour traduire les émotions. La réflexion porte alors sur le pouvoir des mots.